Textes et édition

Note à propos du texte, créé dans le cadre du jeu «Twitexquis »

Il est rapidement apparu qu'il serait impossible de développer une fiction homogène à partir du principe d'intégrer des contributions venant de la multitude. On ne discipline pas l'écriture! Chacun reste, et c'est heureux, libre d'écrire ce qu'il veut, y compris en respectant moins que plus, la règle proposée.
Il aurait été facile d'éliminer les éléments incongrus, mais l'égalité ne doit-elle pas composer avec la diversité, voire avec la divergence.
Nous avons fait le choix de publier tout ce que nous avons reçu.
Cela nous a obligé à laisser se développer différents fils de fictions en parallèle au long des épisodes, et de nous y adapter.
Et nous n'avons pas tenté de les rapprocher trop tôt sous peine de devoir faire des réajustements permanents
pour qu'un sens unique demeure. Nous avons laissé les sens en suspend, en suspense pour nous autant que pour les lecteurs.
Ce qui ne nous a pas empêchés d'avancer dans le récit, et qui au contraire nous a offert plusieurs options pour intégrer les tweets les plus "potaches".

Cette clé de clôture du texte donc,
ce moyen de faire converger les micro-histoires présentes dans la narration naissant au fur et à mesure,
est une biographie.
Plus explicitement le personnage à la toupie
qui dit "je" tout au long de l'histoire,
qui
observe ce qui se passe sans se dévoiler,
et par qui l'issue de l'énigme arrivera,
s'avère être la petite-fille d'une remarquable mathématicienne russe : Sofia Kowaleskaïa, alias Sophie Kowaleski , qui a réellement existé.
Cette jeune enquêtrice avait donc de qui tenir pour nous aider à trouver une solution rationnelle à cette aventure aux multiples constantes et dérivées.

Michel GUYOMARD





Toupie or not toupie

 

 


Au bal de la Saint-Barbe, on brûlait le temps.
Tout bourdonnait : la piste comme une ruche un matin de printemps, le bar de la caserne par l'assaut des fêtards, la mouche en escalade sur la capsule de bière, la goutte du nez de Bernard, que rien ne poussait à tomber. Tout était possible.

Deux zones sableuses distinguées par la laisse de mer exprimaient la puissance de la marée. La comtesse allait-elle s'abandonner sur la plage déserte ? S'abandonner à la vague à l'âme ? À de vagues larmes ? À une vague alarme ?

La rosette conquérante, le colonel s'avança. Sur sa belle tête d'ampoule, pourtant dépourvue de lumière, le casque brillait de mille feux. L'alcool avait allumé sur les joues de l'officier des lueurs pourpres qui laissaient présager de dangereuses explosions. La tête du colonel bouillait d'un unique vœu. Mais la caserne semblait bien vide, depuis que le comtesse avait quitté le bal. Le manège des jambes frôlées semblait ne plus compter ses tours. Cela sentait le roussi, mais je ne dis mot...

La comtesse à la plage ? Ah ah je rigolais et pourquoi pas la plage de la comtesse tant qu'on y était ? Pourtant c'était bien sûr. Mon sang ne fit qu'un tour. Surtout, ne pas la laisser seule. Une rousse incendiaire au milieu des pétards et fusées de feux d'artifice, vous imaginez le danger !

La comtesse était bien là.
Seule... (Si bien que le compte n'y était pas.)
Elle était définitivement seule, les yeux définitivement ouverts !
Je creusai à droite à gauche, je la retournai, la soulevai, une occasion rêvée pour intervenir sans être remarquée. Je n'ai jamais aimé manipuler ma toupie de nuit. La rousseur des cheveux de la comtesse sur sa peau blême avait quelque chose de troublant pour la promeneuse que j'étais.

Dans la panique générale, le colonel avait disparu et cela inquiétait davantage le commissaire. Ne fallait-il pas impérativement, en effet, que nous fussions 6 300, pas un de plus, pas une de moins ?

La bluette entre le colonel et la comtesse avait débuté, dans l'esprit échauffé du pompier du moins (un four très gris mais très chaud), plage des Bleuets à Plérin. Ce jour-là, le colonel se trouvait sur la plage des Bleuets par le plus grand des hasards. La comtesse elle, y pèlerinait. Non qu’elle se fût affublée d’une pèlerine, ou qu’elle fût en partance pour quelque sanctuaire car la providence veillait déjà sur ce retrait de terre dit Anse à la Vierge.
Elle venait mettre, véritable jeu de patience, ses pas dans les pas de son ancêtre, la comtesse de Lancieux qui, c’était bien connu, avait autrefois couru la prétentaine. La comtesse se demandera toujours ensuite, comment et pourquoi elle accepta de poser pour ce maudit calendrier qui serait diffusé sur tout le département et ses confins. L'éducation très stricte, qu'elle avait reçue chez les sœurs de la Providence, (...à part un jour peut-être lors d'une virée de l’évêque), bannissait pourtant toute forme d'exhibition.
— Mon étole, Anatole !
Anatole , le fidèle serviteur avait bien connu le vieux comte de Lancieux.
— Avis de grand frais ! intervint le colonel.
La comtesse marqua sa surprise en sursautant. Mon dieu, il est fou ? Mais ce sursaut n'eut rien à voir avec le bond ahuri du commun des mortels. Ce fut fait avec un raffinement d'élégance.
Le colonel répondit galamment en se mettant au garde à vous, la moustache frisottante. Puis trouvant son attitude un peu guindée, il effectua quelques pas de gigue irlandaise pour détendre l'atmosphère. Il ponctua son mouvement d'un affirmatif : Ah Ah ! et l'oeil vif tourna la pointe droite de sa moustache du bout de ses doigts.
— Reelax grand coquin, le qualifia la comtesse, d'un petite tape de son éventail. Elle n'était pas née de la dernière marée. Son admirable poitrine se soulevait comme la houle, après le coup de vent de ce petit événement. Le colonel qui avait pourtant fait ses classes à Brest et pas mal navigué, en conçut malgré tout comme un léger mal de mer. La petite claque iodée de la baie le ramena telle la sonnerie au drapeau du petit matin, à la dignité de sa charge.
— Madame, claironna-t-il, permettez-moi et remettez-moi ou démettez-moi ! Mon avenir est entre vos gants de soie. Le feu de paille dans la ferme voisine de votre manoir, il y a une dizaine d'années... Le jeune officier que vous aviez invité à prendre le thé pendant que la compagnie était au charbon... Votre teint éclairé par le brasier, le foyer contre lequel il a fallu lutter jusqu'à l'aube, votre si chaude hospitalité ...
— Henri ! C'est vous ?
— Non Madame.
— Georges ?
— Renaud. Renaud de Coatcouvran ! Pour vous servir, encore et toujours.
— Ah oui Renaud, pardonnez-moi, il est vrai que les incendies étaient fréquents à cette époque.
— Je sais madame, que le vieux comte n’est plus là. C’est pour cela que je vous parle, vous êtes "so sexy" !
— Dites donc ! Voulez-vous être poli ! ajouta-t-elle pour sauvegarder les apparences, je veux et j'exige d'exquises excuses, comme si j'étais une marquise ! Allez à mes pieds Monsieur l'officier !

— Mais nom de dieu, où est passé le colon, gueula le commissaire, ramenant l'affaire à sa pénible actualité.
Moi je savais où il était mais j'attendais mon tour, en faisant chanter ma toupie sur la bordure en pierre de la jetée. Tout le monde n’est pas doué pour les jeux de patience !
6300 n'appelait toujours aucun commentaire pas plus que "pas une de moins", mais personne ne saisit le sens de "pas un de plus" sauf si..
— Compter tout son monde ? mais c'est un monde ça, soupira le commissaire. Il fallait resserrer la liste des personnes à suivre.

La comtesse avait noué peu de relations, n'étant revenue dans la région que récemment. Elle avait eu notamment affaire à l’édile de Saint-Quay. Très imbu de lui-même, il ne tolérait pas qu’on lui fasse de l’ombre. Il y avait également Yves de Lancieux, son cousin breton, mais avec lui non plus la comtesse n’était pas en bon terme.
Heureusement pas très loin, à l’Anse aux Moines, la comtesse avait retrouvé la cousine Zabelle. Elle aimait lui demander conseil. La discrétion n'était pas la qualité première de sa jeune cousine. Mais qu'importe. Il fallait absolument qu'elle parle. Parler, ne fut-ce qu’au vent, sans bouteille à la mer, hurler même peut-être ? Car pendant ce temps le feu rampait sur la lande.
Lorsqu'elle était arrivée, Cousine Zabelle aux yeux clairs chantait des ritournelles sur sa balancelle, comment l'aborder ? Elle s'approcha simplement. Zabelle la vit et se leva en battant des mains :
— Chère amie je suis si heureuse. Venez venez ! Nous abuserons de vous, disait la Zabelle. Comme je suis ravie, cela m'enchante !

— Colonel, je désire que vous m'écriviez, pour vous faire pardonner, un... euh... un poème intuitif... C'est ça, faites moi un "intuit" exquis.  Intuit ! Intuit ! La comtesse venait dans sa fantaisie frivole et délicieuse d'inventer un mot, et elle en était ravie. De plus en plus exigeante, elle se mit à taper du pied sur le sable de la plage des Bleuets, devant le colonel désorienté face à ce feu : Allez allez ! Mon bel ami. Décrivez-moi tout un pays d'exquis intuits en dérive !
Nostalgique de la grande époque de sa famille, la comtesse ne s'était pas moins entichée de cette poésie automatique  qui avait cours dans les réseaux sociaux des années 20. "Expérimentation de la pensée qui accorde un rôle primordial à la spontanéité et au hasard."  Telle était la vogue littéraire de ces années d'après-guerre lancée par un dénommé André Breton. La très actuelle comtesse aurait tant voulu se projeter un siècle plus tard, à une époque où la femme serait enfin libre, pensait-elle.

Ma toupie venait de faire une embardée et rouler en bas de la jetée. Que voulez-vous que je vous dise? Dans le cercle restreint de ceux qui connaissaient le dessous de ses affaires, on l'appelait désormais la Comtesse rouge. Dans sa prime jeunesse, la comtesse rouge avait fréquenté le baron noir. Il lui en avait fait voir de toutes les couleurs.

— Qui peut me donner un renseignement sérieux sur cette femme ? tonna à nouveau le commissaire se rappelant à l'intérêt général. Comme toujours au début d'une enquête, il se sentait égaré parmi la multiplicité des intuitions qui l'assaillaient.
Un homme encore en habit de soirée, le nœud papillon défait, se présenta. Il semblait ivre.
— Cette femme, ah cette femme …! Monsieur le commissionnaire divisé, je n'ai rien à dire ! Je n'ai rien à dire sur cette soirée, précisa péniblement le quidam. Mais sur la nuit du euh... 24 vonembre je crois, oui c'est ça le 24 ! Là j'en ai vu de belles. Ah cette femme !
Tout à coup il sembla retrouver des idées claires bien qu'un sourire béat fleurissait sur son visage rond :
— Les eaux étaient devenues troubles avec la tempête du 23 novembre dans la baie, un corps semblait rouler sur les vagues. C'était elle ! Nue !
Et soudain l'homme emporté :
— Nue dans les nappes vivifiantes de l’eau verte et bleue, Glaz pour tout dire Monsieur le commis visionnaire.
L'homme maintenant ébloui semblait face à une vierge apparue :
— Elle sortit de l'eau tranquillement, et en égouttant ses cheveux, elle me dit : « C’est vers cette cité engloutie que je nageais !» Je bafouillai innocemment les mains vides « Madame excusez ... », comprenez j'étais affreusement confus monsieur le pensionnaire commissionné, et elle sans gêne : « Oui nue je suis, sortant de l'eau... » puis comme une suite dans ses idées : « … et nue j'irai sur l'autel en guise de sacrifice ! » L'homme sentit qu'il fallait conclure ce témoignage d'une belle figure allégorique. Illuminé, il ajouta alors : Tandis que se crispaient les blêmes serpents écumeux de sa face, sa voix était tour à tour aiguë et grave comme une tempête.
— Et qu'avez-vous fait alors mossieur le voyeur débauché ?
— Ben un valet est accouru et l'a enveloppée dans une grande serviette, en me lançant un regard vraiment pétrifiant. Je suis allé rapporter ça à Monsieur le curé. Pensez ! Sur l'autel, elle a dit ! monsieur le missionnaire commandité.
— Oui bon merci vous pouvez disposer, souffla le commissaire.
Ça ne tournait vraiment pas rond. Une énigme de plus, il fallait parvenir à résoudre cette embrouille.

Contrairement à l'enquêteur, ma toupie ronronnait sur son axe depuis une minute sans faiblir. Un compte à rebours rapide en ce mois de décembre 1926, me ramena bien sûr à une autre cité imaginée : la "cité future", évoquée par Louis Guilloux, jeune écrivain briochin dans son premier livre : La maison du peuple. "Ils chantaient un hymne à la cité future"... Mais elle n'était pas engloutie celle-là, tout était encore à construire pour les travailleurs rêvant d'un monde meilleur.

Depuis l'épisode de la rencontre de la plage des Bleuets, le colonel s'était mis à composer des poèmes à la mode de Breton. La passion était incendiaire et l'amoureuse enflammée. Plus il l'inondait de ses intuits, plus elle s'enthousiasmait pour ces faits de l'esprit et de l'imaginaire :  Je l'abîme et je la sublime, ainsi les yeux mi-clos jusqu'à l'effigie de la déité immémoriale au long du sillage des pierres levées... Elle s'appropriait un monde où jouaient les mythes universels, couplés avec ce terrible inconscient cher à Monsieur Freud.
C'est un soir où dans une petite crique l'officier officiait poétiquement, qu'ils entendirent une explosion sur l'eau. Ils virent au loin dans la nuit tombante jaillir des flammes telles la déflagration d'un volcan sous-marin. Ils restèrent longtemps interdits devant ce spectacle à la fois fascinant et sinistre.
Peu de temps après, les rayons lumineux de la lune pointèrent un objet luisant tanguant au gré des flots. Le colonel entra dans l'eau jusqu'aux genoux. C'était une boîte gravée de signes anciens. Ils essuyèrent l'enduit gras noirâtre semblable à de la suie, qui avait protégé temporairement le coffret de l'eau saline. Puis ils posèrent l'objet sur le sable sec, émus, avides de violer son hermétisme. Il fallut casser une couronne de cire et la boîte s'ouvrit, révélant une sorte de bobine de toile rêche couverte d'écritures fines et une pierre aux éclats sombres.

La toupie c'était bien, mais il allait falloir que cette enquête soit plus rondement menée, qu'elle prenne un autre tour...
— Eh Bernard !
— Sophie Kowalevski ! Sacré gamine, que fais-tu là à cette heure ? Ce n'est pas un endroit pour toi. Ta mère sait que tu es là ? Alors toujours à faire tourner ton machin.
Il m'énervait à parler ainsi de l'objet qui avait fait la célébrité de ma grand-mère et pour lequel elle avait obtenu le Grand Prix de l'Académie des Sciences de Paris en 1888.
— C'est pas un machin, c'est un corps solide qui effectue une rotation autour d'un point fixe. Puis histoire de donner un petit coup de fouet à l'enquête, je lui glissai négligemment : T'as vu, le prix du poisson flambe !

L'inspecteur en chef s'arrêta net et jeta son mégot éteint. La flambée du prix du poisson, ajouté à l'incendie du chalutier du Guil firent déclic dans sa cervelle de commissaire. Il se souvint de cette enquête qu'il avait menée peu de temps auparavant. Il s'agissait d'un trafic d'antiquités et de bijoux, issu du pillage d'une cité ancienne récemment découverte en Irak. Il y avait des gens qui étaient prêts à donner très cher, et même à se damner pour cela. Les objets étaient convoyés par des bateaux de pêche, et l'argent facile avait excité les appétits. Du coup un bateau avec un de ces chargements avait sauté non loin de Saint-Quay. Une partie du chargement provenant de cette fameuse ville antique avait sombré, le reste s'était perdu. Ironie du sort, le bateau transportait aussi les calendriers 1927 des pompiers de Saint-Quay.
6300 calendriers ! Tous partis en fumée.
— T'as raison, c'est un truc pas catholique, et je dirais même pas chrétien, qui a mis le feu aux poudres. Bravo ma cocotte tu tiens bien de ta grand-mère toi, un fameux esprit de déduction.
— Alors j'pourrai apprendre à faire de la barque dans le port ? C'est comme ça que ma grand-mère est entrée dans Paris, en 1871, à la barbe des Prussiens.
— Ah t'es vraiment pas commune. Bon c'est d'accord. Mais avec un adulte hein ! C'est pas le moment de mobiliser les pompiers !

Quelques mois après, des promeneurs signalèrent du côté de l'anse à la Vierge, un homme décharné qui plongeait et replongeait assez loin du bord. Quand il n'était pas dans l'eau, il dormait sous une barque retournée, et il se nourrissait de coquillages. Et lorsque l'on s'approchait de lui, on l'entendait murmurer sans cesse  des phrases incompréhensibles. Ce délire aurait plu, disaient certains ironiquement, aux poètes modernes anti-réalistes du moment.  Quelques personnes crurent reconnaître dans le pâle corps, le fier colonel des pompiers. Dans le doute et faute d'identité avérée, le commissaire ne donna pas suite et laissa l'idiot libre. 

Lorsque j'avais trouvé la comtesse morte sur la plage, il y avait près d'elle, dans le sable, un collier terni par l'eau, d'un style très archaïque et portant une très belle pierre, outremer comme ses yeux. On  dit lapis-lazuli. En sanskrit : "la portion de roi". Elle était autrefois considérée comme la pierre de l'amour et un don du ciel. Mais ça, ça n'avait intéressé personne.